TONI


Toni

Jean Renoir

France, 1934, 1h25

Avec : Charles Blavette, Jenny Helia,..


En rupture avec le film de studio tournés à l'époque, Toni fait figure de film précurseur du néo-réalisme. Financé par Marcel Pagnol, filmé à Martigues sans musique de fond, et employant comme personnages secondaires des gens du pays, le scénario s'appuie aussi sur une histoire réelle, ce qui renforce son aspect documentaire.

Monument de la carrière de Renoir, Toni n'est pourtant pas son film le plus connu. Retour sur un chef-d'œuvre.

Quand il réalise Toni en 1934, Jean Renoir dixit lui-même subit une phase de réalisme extrême. Une de ces périodes récurrentes dans sa biographie où seules les subtiles coutures du réel lui importent. Après plusieurs échecs commerciaux où il essuie de multiples déboires avec les producteurs et les distributeurs, Renoir, histoire de se ressourcer, investit le sud de la France et les plateaux de son compère Marcel Pagnol qui vient de terminer Angèle. Renoir pique au créateur de Marius une partie de son équipe technique, quelques-uns de ses acteurs et choisit de filmer un fait divers authentiquement sordide : l'histoire d'un meurtre commis par une femme mal mariée à un contremaître verreux. Mais ce qui intéresse avant tout Renoir dans Toni, c'est la peinture d'un milieu métissé celui de Martigues, en Provence où les immigrés du sud de l'Europe viennent tenter leur chance. Le film respire cette familiarité avec le lieu et ses habitants, sans qu'il soit nécessaire de bavarder outre mesure concernant "la vraie vie qui nourrit le tournage".

Toni le rital épouse Marie l'autochtone, mais aime à s'en arracher le cœur Josepha l'Espagnole. Renoir butine en chemin et ne s'attaque véritablement à la charpente mélodramatique du script qu'à la moitié du film auparavant, des ellipses temporelles d'une rare modernité pour l'époque auront liquidé avec une impitoyable rigueur la romance condamnée par le déterminisme social. Pour Renoir, cette saison-là, l'essentiel est ailleurs.


Il lui faut par exemple filmer les hommes sur le chemin du travail, écouter avec les yeux le vent caresser la garrigue, panoramiquer à tout va, histoire de fixer dans le cadre le spectacle mouvant de la nature... De cette scrupuleuse attention aux variations infimes du réel et de l'amour évident pour la classe ouvrière est née la légende justifiée de Toni, "film précurseur du néoréalisme". De fait mis à part Grémillon on peine à trouver trace dans le cinéma franchouillard d'avant-guerre d'un tel souci maniaque d'enregistrer pour mieux transcender le spectacle de la réalité objective.

Mais si Toni demeure aujourd'hui un film absolument remarquable, c'est aussi par rapport à Renoir. Reprenant les motifs déjà à l'œuvre dans les films précédents la jalousie poissarde et le meurtre rappellent La Chienne, le badinage amoureux et certains personnages secondaires renvoient à Boudu , Renoir concocte dans Toni des mixtures formelles qui vont nourrir ses grands films à venir : le mouvement du train qui assure la structure circulaire de la fiction sera repris dans La Bête humaine ; les déplacements de caméra suivant les acteurs dans le dédale de la nature annoncent Partie de campagne ; le travail sur les échelles de plan anticipe le final de La Grande illusion...

Film historiquement fondamental et fort révélateur de la pratique du cinéaste dans les années 30, Toni, comme tous les Renoir, n'arbore pourtant jamais la défroque du grand œuvre intimidant. Ici, tout est simple comme une poignée de main fraternelle et transparent comme la lumière provençale inondée de soleil. Rien que de l'anodin magnifié par la mise en scène. Plus que jamais, Renoir fait sienne la sentence de Flaubert concernant la pratique littéraire : "Etre présent partout mais visible nulle part." A l'instar du grand Gustave, les arabesques de Jean le patron désignent un art inimitable de l'amour du réel.

O. de Bruyn














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